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© Thomas Cytrynowicz 2019

Odisha, la vie dans les ruines

Travail effectué pour DPI217, une association qui documente les efforts de reconstruction suite aux catastrophes naturelles

Le village de pêcheurs de Puri s'éveille à l'aube, comme tous les matins. Depuis la plage, les hommes préparent leurs filets pour partir en mer sur les rares bateaux épargnés par Fani, qui a atteint leur côte en Mai 2019. A première vue, on pourrait croire que tout est  depuis revenu à la normale. 

Pourtant, les dégâts sont encore bien là, autant matériels que psychologiques, et ce sur toute la côte d'Odisha ; tant sur la côte que dans les terres.

"Toute ma maison a été détruite, nous n'y habitons plus depuis le passage de Fani", se désole Laxmi, 40 ans et sans emploi après que le cyclone ait détruit son stand de street food.
Son habitation, en bord de plage, était l'une des premières à subir les vents terribles de Fani, soufflant à plus de 250km/h. Elle cherche à réunir les fonds nécessaires pour reconstruire "au moins sont toit".

Sur les 42 millions d?habitants que compte Odisha, l'une des régions les plus pauvres de l'Inde où le revenu moyen est de moins de 5$ par jour, 16,5 millions de personnes ont été affectées par Fani. Ce sont plus de 850,00 habitations qui ont été partiellement ou complètement détruites, plongeant leurs habitants dans une précarité plus profonde encore.

Pour Kumar Das, peintre réputé de Raghurajpur, et sa famille, la vie a repris son cours tant bien que mal. Il a réouvert son atelier, mais tout est différent maintenant. Le deuxième étage de leur maison a été endommagé par le cyclone, rendu depuis inutilisable. "J'ai perdu beaucoup de peintures, des vieilles oeuvres de mon père. J'aimerais reconstruire le toit de la maison, mais avec un salaire de 6000 roupies par mois (environ 80€), il ne reste pas grand chose après les dépenses quotidiennes. Même en économisant, je ne pourrai rien faire avant 1 an minimum."


Car malgré l'aide financière qu'il a reçu du gouvernement, celle-ci s'est seulement concrétisée en un versement unique de 2000 roupies (environ 30€), vite dilapidée en diverses nécessités.

Kumar Patra, 32 ans, du village de Rahangie, dresse le même bilan 3 mois après le cyclone. "Beaucoup de maisons ici sont endommagées. Nous nous sommes tous réfugiés dans l'abri, pas loin d'ici, le soir du cyclone, donc personne n'a été blessé. Mais maintenant, c'est compliqué."
L'état d'Odisha a rapidement fourni une aide alimentaire aux familles du village, qui ont bénéficié de 50kg de riz. De plus, OSDMA leur a apporté des bâches étanches pour recouvrir leurs toits, que l'on voit encore à travers le village à moitié éventré.
S'ils sont techniquement éligible à la même aide financière dont a disposé Das, voire à une somme allant jusqu'à 8000 roupies selon les dégâts subis, ils ne sont font pourtant guère d'illusion.
"Nous n'avons rien touché, et je ne pense pas que nous recevrons cet argent. Il y a beaucoup de corruption au sein du gouvernement d'Odisha," lâche Patra avec résignation.
 

Au-delà de cette question de corruption, un des problèmes majeurs dont souffre cette population vulnérable est le manque absolu de résilience face aux aléas climatiques. Fermiers ou pêcheurs pauvres, ils ne disposent pas d'assurance en cas de dégâts, et leurs habitations ne disposent pas des fondations nécessaires pour parer aux vents cycloniques, alors même qu'Odisha est la 6ème zone au monde la plus touchée par les cyclones.

 

L'agence de management des catastrophes (OSDMA) est consciente de ces problèmes structuraux, qu'elle essaye de gérer au mieux. "Le futur est incertain", d'après Pradeep Oas, directeur général d'OSDMA. "Odisha est affectée de manière sévère par le dérèglement climatique. Nous nous attendons à ce que les catastrophes naturelles telles que les cyclones et les inondations à répétitions deviennent encore plus fréquents - et pour y faire face, cela nécessite une vision à long terme et une décision politique qui va dans ce sens. Malheureusement, on y travaille, mais nous n'y sommes pas encore."

 

Parmi les solutions possibles, la création et le maintien de fonds budgétaires de secours et la construction d'habitations résilientes à travers la région, ce qui permettrait de réduire l'exposition des populations vulnérables aux catastrophes naturelles à venir, et ainsi participer à réduire de manière conséquente la pauvreté. D'après le rapport "Indestructible" de la Banque Mondiale, publié en 2017, la surexposition des pauvres aux catastrophes naturelles contribue à rendre l'éradication de la pauvreté difficile puisqu'elle "maintiennent ou replongent les personnes dans la pauvreté."Doter la région d'habitations résiliantes est devenue le cheval de bataille d'ODRP (Odisha Disaster Recovery Project) depuis le cyclone Phailin en 2013.

 

Ses architectes travaillent à une série de villages résilients à travers Odisha, qui hébergeront des dizaines de milliers de familles. Suite à Fani, ce ne sont pas moins de 50,000 maisons individuelles qui sont prévues.Le coût de construction de ce projet, estimé à 3 lakhs (4000€) par maison, est entièrement financée par l'état. Les villageois qui en bénéficient n'ont rien à débourser, et la maison leur appartient légalement dès qu'ils viendront s'y installer.

 

Ces villages-modèles, dont on en voit certains dans le district de Ganjam, au Sud-Ouest de Puri, logent désormais des pêcheurs qui avaient été touchés par le dernier cyclone.Attachés à leur terre, les nouveaux résidents ont eu du mal à se décider de déménager.

 

Jenti Behera, 35 ans, était la première à venir s'installer dans le nouveau village aux alentours de Gopalpur. "Nous avons beaucoup d'espace ici, et on se sent en sécurité. C'est une maison solide," nous raconte-t-elle. Pourtant, tout n'est pas rose. L'obligation de trouver des terres constructibles et non-inondables a obligé ODRP à installer le village loin de tout emploi. "Nous sommes des fermiers et des pêcheurs. Ici, on est trop loin de notre ancien travail, on a du s'arrêter. avant, je travaillais dans les champs de riz, mais je ne peux plus maintenant. Il n'y a quasiment pas de transport public," explique Bidyadhar Behera, 37 ans.

 

Les effets de Fani, des inondations à répétitions et la menace d'une prochaine catastrophe à venir, dans un contexte de dérèglement climatique qui s'accélère, n'ont pas fini de se faire sentir à Odisha.